Un slide que j’ai présenté récemment pour illustrer le concept « less is more »…
Ce n’est que récemment, en constatant la moyenne affligeante de mes sorties cycliste dans les bosses de Chevreuse, que j’ai pleinement conscientisé l’implacable horreur mathématique.
Lorsque l’on grimpe une bosse à 20 km/h et qu’on la redescend à 40, on ne fait pas 30km/h de moyenne, mais 26,6.
Plus exactement, si on monte à la vitesse v1 et qu’on descend à la vitesse v2, la vitesse moyenne est donnée par 2*v1*v2/(v1 + v2), formule nettement moins favorable que la moyenne de v1 et v2, soit (v1 + v2) / 2. On démontre facilement que la vitesse moyenne est toujours inférieure à la moyenne des vitesses (j’ai une merveilleuse démonstration de cette proposition mais ce post est trop petit pour la contenir). Le temps perdu à la montée ne se rattrape jamais à la descente.
Supposons que l’on descende deux fois plus vite que l’on monte (v2 = 2v1), alors la vitesse moyenne est 4/3*v1 (= 1,33 la vitesse de montée), alors que le poète, ou l’esprit naïf, aurait attendu (v1+v2)/2 = 3/2*v1 = 1,5 fois la vitesse de montée.
Cycliste ô mon frère, redoute les bosses, car non seulement elles martyrisent tes jambes et font souffrir ton cœur, mais en plus elles plombent ta moyenne. Tu le savais mais c’est désormais démontré: les dures lois de la physique relatives à la force gravitationnelle se conjuguent à l’implacable horreur mathématique pour te renvoyer sans ménagement à la médiocrité de ta condition sportive.
Heureux d’être en tête du Championnat d’Ile de France de triathlon (enfin, dans les plus de 40 ans, bien sûr…).
Classement complet:
http://www.idftriathlon.com/htdocs/downloadfile.asp?file=IDFTRI2011VH.xls
Bien sûr, il y en a de plus forts derrière au classement, mais quand même, cette domination n’en est que plus méritée, puisqu’elle est le résultat d’un patient cumul de points âprement glanés sur les courses de notre région, tandis que des concurrents plus talentueux ou mieux entraînés – et donc moins méritants puisque plus faciles dans leurs succès – ont préféré trahir leur région et aller exprimer leur talent sur des épreuves plus lointaines et prestigieuses. Opiniâtreté et consistance finissent toujours par payer!

En bas, tout en bas de la Grande Pyramide, se trouvent les « sports » dits mécaniques: formule 1, rallyes, moto, quad, motonautisme, scooter des mers… Toutes ces activités qui revendiquent le beau nom de sport, mais ne sont en fait que prétexte au déchainement de la puissance motorisée. Ces soi-disant sports sont en fait l’antithèse même du sport: la puissance des moteurs et le savoir-faire dévoyé de nos ingénieurs se substituent à la faiblesse des corps et des esprits de ceux qui les pratiquent. Ils sont en bas, tout en bas, car non content de nier la valeur de l’effort et de l’esprit humain, leurs pratiquants souillent notre environnement, gaspillent nos ressources naturelles et nous cassent les oreilles. La taille de leurs engins, substituts phalliques trop évidents, n’est que proportionnelle à leur égo et à leur arrogance: démesurés. Aussi ces pseudo-sports n’ont-ils droit qu’à notre mépris, et c’est sans regret que nous constatons leur éradication progressive de notre pays.
Au dessus dans la grande pyramide, au dessus de la ligne qui délimite le côté obscur des sports mécaniques, viennent les Loisirs. Activités peu exigeantes mais sympathiques, pratiquées par tout un chacun, populaires (la pétanque, la marche…) ou plus élitistes (le golf, la voile, le ski…), et qui ont au moins le mérite de ne pas se prendre pour plus que ce qu’elles sont. Le pratiquant, s’il a gardé un minimum de sens commun, y renonce à toute notion de performance ou de dépassement, et cherche avant tout à s’aérer la tête et, surtout, à entretenir le lien social. Leur facilité d’accès les rend immensément populaire dans la pratique, si ce n’est dans les médias, puisque leur spectacle n’offre rien de vraiment exaltant. Bien sûr, quelques dérives élitistes apparaissent ici et là, mais enfin, personne n’a jamais pris sérieusement un golfeur ou un voileux pour un sportif de haut niveau malgré ce que la presse populaire voudrait nous faire accroire.
Au dessus des Loisirs viennent les Jeux: football, basket, rugby, tennis… Avec les Jeux, on peut commencer à réellement utiliser le mot de Sport, car la notion d’effort commence ici à apparaître – même si cela n’a bien sûr rien à voir avec un vrai sport d’un point de vue cardiovasculaire. Le plus souvent, le fait d’être à plusieurs sur une balle limite forcément la continuité de l’implication physique, et à la moindre défaillance, un remplaçant tout frais accourt. Un bon footballeur courre une 10aine de km par match, ce qui est évidemment ridicule. De par leur caractère ludique, les Jeux constituent naturellement la catégorie de sports la plus populaires en terme d’audience, puisqu’ils sont plaisants à regarder, même pour l’ignorant de la chose sportive. Cependant, c’est paradoxalement cette popularité même qui fait bien souvent leur perte, car qui dit popularité dit argent, et l’argent corrompt le sport. Le football en est l’illustration la plus caricaturale, avec une instance mondiale (la FIFA) complètement discréditée et ouvertement corrompue, une instance nationale (la FFF) sans gouvernance ni contrôle, des supporters racistes et violents, et des athlètes multimillionnaires qui se comportent en enfants gâtés, plus attirés par l’argent facile que par le goût de l’effort. Quelle pitoyable modèle on donne à la jeunesse, en payant par millions ces sous-athlètes? Ils s’entraînent moitié moins qu’un nageur départemental, et n’arriveraient pas à la cheville d’un honnête coureur régional d’un point de vue physiologique. Et tout ça parce qu’ils sont simplement dotés d’une bonne grosse dose de roublardise et pas trop maladroit du bout de leurs pieds… Heureusement, la baisse continue du nombre de licenciés nous laisse espérer qu’enfin les français ont pris la mesure de l’impasse humaine et sportive que constitue le football, et se tourne vers des pratiques plus nobles.
Au dessus de la vaste cohorte des Jeux se trouvent les vrais, les Grands Sports: vélo, ski-alpinisme, natation, course à pied, trail, aviron… Les Grands Sports se distinguent des Jeux en ce que l’effort est l’essence même de leur pratique, et non l’amusement, le divertissement, ou la volonté de dominer l’autre. L’amateur de Grand Sport aime l’effort, et la souffrance qui lui est nécessairement associée, et tire plaisir de cette souffrance – phénomène qui ne nécessite d’ailleurs pas d’aller explorer les méandres d’un inconscient masochiste, puisqu’il est aujourd’hui parfaitement expliqué par des mécanismes hormonaux élémentaires. Le Grand Sportif est dur à la tâche, et recherche son propre dépassement avant celui des autres. A un certain niveau, la pratique des Grands Sports exige un entraînement constant et acharné. La pratique d’un Grand Sport à haut niveau exige un mental d’acier, un caractère trempé, le renoncement à toute facilité, voire parfois même à la sociabilité, un style et une hygiène de vie qui condamnent tout écart. Les exploits des Grands Sportifs restent à jamais gravés dans nos mémoires, car quand ils ont réussi, c’est qu’ils ont touché les limites de l’Humain.
Cependant, si l’exigence des Grands Sports est sans pareil pour forger une force mentale et physique inoxydable, force est de reconnaître que leur substance est probablement trop mono-dimensionnelle pour prétendre atteindre à l’Idéal. La répétition insensée d’un effort identique, toujours répété, l’extrême dureté de l’entraînement et des épreuves, et les enjeux financiers parfois importants augmentent la tentation du recours aux pratiques médicales proscrites, obligeant ceux qui ont succombé à trouver leur rédemption dans la souffrance et l’abnégation. Ainsi, le signe paradoxal de reconnaissance des vrais, des grands sports, est-il la prévalence du dopage, en ce qu’il révèle que leur niveau d’exigence est tel que la réussite impose le dépassement des limites de l’Humain. En outre, la spécificité bio-mécanique des Grands Sports fait de leurs pratiquants les plus assidus de parfaits athlètes univalents, excellant dans leur discipline, mais inadaptées en dehors, et donc peu aptes à servir de modèle pour l’édification de la jeunesse. Qui rêve d’avoir la carrure d’un Gebresellasie? Ou les bras d’un Schleck ou d’un Contador? Quel serait le ridicule d’un Alain Bernard en course à pied? Ne pouvant prétendre à l’Idéal, les Vrais Sports ne sauraient occuper le sommet de notre pyramide.
Ils y sont donc surmontés par le Triathlon, synthèse idéale, trinité dont la perfection tend vers le divin, et dont les trois disciplines consubstantielles épousent parfaitement les trois cotés du triangle sacré formant le sommet de la Grande Pyramide. Car si à l’image des Vrais Sports, le Triathlon forge de par son exigence un mental d’acier pour ses pratiquants les plus aguerris, il est également le seul sport qui réussit à réconcilier et synthétiser les exigences et idiosyncrasies antagonistes des trois Vrais Sports majeurs, nous faisant tendre vers le modèle de l’Athlète Idéal, celui de l’Honnête homme, idéal de modération et d’équilibre dans l’usage de toutes ses facultés, aux proportions harmonieuses et exemptes d’excès. Ultime satisfaction, l’exigence extrême de ce sport garantit sa relative confidentialité, ce qui le sauve, en éloignant irrémédiablement le spectre de l’argent facile, et en garantissant une pratique noble et désintéressée, pour le pur goût de l’effort, et dans le mépris des valeurs matérielles inhérentes à ce siècle.
Fait les 10km Odyssea Paris l’autre jour (http://www.odyssea-paris.com). A la demande de ma boîte, et pour la bonne cause – l’inscription est reversée à la recherche contre le cancer du sein. Présence du Ministre, sportifs de renom, stars de la télé, méga-animation, motos avec caméra pour nous filmer, et tout le monde en rose…18 500 au départ selon les organisateurs, mais « seulement » 5 598 classés au scratch!
Déception: les collègues m’avaient promis plein de belles filles sur cette course, très féminisée, mais après 100m de course on n’était plus qu’avec une fille. On a courru ensemble 4-5km, puis elle nous a lâché comme des m… – aucune galanterie.
Content de ma course (dans les 30 premiers) mais déçu par le niveau de ce genre d’épreuve médiatisée. Sur n’importe quel course de banlieue paumée, il y aura 300 guerriers qui auraient pris à peu près les 300 premières places sur Odyssea. Finalement, c’est comme en foot: plus il y a de gens qui pratiquent et plus c’est médiatisé, plus le niveau sportif est décevant… Mais enfin, tout ça c’était surtout pour la bonne cause!
Longtemps, en écoutant la radio le matin, je me suis demandé ce que signifiait Schalke 04. C’est pas un nom de club de foot, Schalke 04…
Heureux je suis de ne pas avoir cherché à Googler la réponse. Car enfin cette nuit, par un rêve étrange et pénétrant, j’ai eu la réponse, lumineuse et limpide.
Schalke 04 s’appelle ainsi, car sur le terrain sur lequel les joueurs s’entraînent, nichée parmi les herbes folles, prospère une espèce unique de coccinelle, portant 0 tâche sur une aile, et 4 sur l’autre.
J’aime à voir en Lance Armstrong une figure christique des temps modernes.
Comme l’Elu, il a accompli de nombreux miracles: cette fulgurance mystique et géniale dans la descente vers Gap, cette montée vers Hautacam, comme l’autre marchait sur l’eau… Et l’absence affirmée de son père biologique ne résulte-t-elle pas au fond d’une Immaculée Conception? Sept fois il a tourné autour de la citadelle, sept fois il a vaincu, et les murailles de l’incrédulité se sont effondrées.
Souvent, le Diable fût là pour le tenter. Probablement, il succomba, mais que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre.
Aujourd’hui, vêtu de lycra et de probité candide, ce dernier Tour est sa Passion, et le Col de la Ramaz fut son Golgotha. Il eut ses apôtres, fidèles, mais aussi ses détracteurs, féroces. Landis fût son Judas et comme Pierre, Hincapie le reniera.
Et ses chutes, ses difficultés sur les pavés, sous les regards moqueurs de ses congénères qui autrefois le reconnaissaient comme leur Roi… Aujourd’hui, sous les quolibets et les injures de la foule, il porte sa croix et vit son calvaire. Il se sait condamné, mais, malgré le Doute, abandonné par son Dieu, il va jusqu’au bout, et garde la Foi. Sa crucifixion et sa lente agonie se lisent chaque jour au classement. Mais qui sait, peut être ressuscitera-t-il à Kona?
Cycliste, ô mon frère , aie pitié de la souffrance d’Armstrong, et compatit pour sa douleur. Car son sang est le nôtre, et son calvaire notre rédemption.
Article transféré sur https://www.eau-libre-et-triathlon.fr/blog/
On se demande souvent quel est le meilleur athlète, du cycliste ou du coureur, de l’haltérophile ou du nageur… Je connais enfin la réponse.
Lorsque je ne suis pas en déplacement à l’étranger, je travaille à Nanterre, dans un vaste immeuble, un peu en retrait de la Défense.
Cet immeuble héberge de multiples sociétés, et une salle de sport, mise à disposition des salariés de ces sociétés.
Voici quelques mois, les gérants de cette salle de sport ont décidé d’organiser un Décathlon, qui aurait pour objet de désigner les meilleurs sportifs du site. 10 épreuves, à faire en 2 semaines, sur les installations de la salle.
En bon triathlète, je m’entraîne habituellement en plein air, sur les routes de Chevreuse, ou dans les bois environnant ma maison, et je nage dans une vraie piscine. Mais une méchante tendinite au tendon d’Achille m’empêchant de courir, et n’ayant plus d’objectif de ce fait avant Septembre, j’avais un peu de temps libre. Je me suis dit qu’il serait amusant de participer, qu’un peu de PPG ne pouvait pas faire de mal, et je me suis donc inscrit, un mois environ avant les épreuves – le temps de s’entraîner un peu, quand même!
J’ai donc assidument fréquenté la salle de gym pendant un mois, et j’ai pu jauger des forces en présence. En gros, 3 types de participants:
– les Sangliers: il s’agit des accros de la Salle de gym. Biceps saillants, pectoraux surdéveloppés, tablettes de chocolat… Des mecs qui passent plusieurs heures par jour à pousser de la fonte.
– les Gazelles: quelques rares amateurs de course à pied, tout fins, tout fluets, qui vont courir ensemble 3 fois par semaine entre midi et deux. Avant mes problèmes de tendinite, j’avais suivi quelques uns de leurs entraînements, au Parc A. Malraux ou sur la piste d’athlé Jean Guimier, et c’est du solide: travail en fractionné, au seuil, en VMA… D’un point de vue morphologique, je suis plutôt dans leur catégorie. Même si mes 73kg pour 1m80 ne me rangent pas spécialement parmi les fluets, je ne suis certainement pas comparable aux 90kg et plus de muscle des Sangliers!
– les Crevettes: la vaste majorité des participants, les intellos de l’immeuble, cadres pressés mais qui se font des bonnes petites bouffes, qui se donnent bonne conscience en passant de temps en temps une heure à la salle de gym après avoir fumé une clope, et croient qu’ils sont en forme parce qu’ils font du golf ou du tennis le dimanche.
Au delà des oppositions morphologiques, on sent une sourde lutte sociologique – lutte des classes pas morte – entre les Sangliers, essentiellement issus des nombreux services de sécurité de l’immeuble, gros bras rompus aux arts martiaux (vale tudo, ju jitsu, boxe thai…) et à la muscu, et les autres, les intellos, cols blancs salariés des sociétés de l’immeuble, qui passent l’essentiel de leur journée plantés devant leur PC ou en déplacement, suspendus à leur téléphone, à la poursuite éternelle du client. Je suis clairement dans la deuxième catégorie. Les Sangliers pensent enfin tenir leur revanche sur leur terrain favori, mais la licence de triathlon que j’ai dû montrer pour éviter d’avoir à produire un certificat médical suscite quelque méfiance, malgré mes 47 ans bien sonnés: un intrus pourrait-il perturber la domination des Sangliers, annoncée sans partage?
Qui gagnera? Sanglier, crevettes, ou gazelles? Body builder ou triathlète?
Tout se décidera dans les épreuves!
Pour corser le tout, la course se fait en équipe, un homme et une femme, sachant qu’il y aura des classements par équipe et individuels. 92 participants en tout, 46 hommes et 46 femmes.
1ère épreuve: le vélo. Faire la plus grande distance possible en 3 minutes, sur un vélo de gym modèle Stairmaster.
En m’entraînant à la salle, j’ai pu comprendre le fonctionnement du Stairmaster. Avec une molette, on fixe un niveau, entre 1 et 20, qui correspond à une puissance donnée (en Watt) – et donc à une vitesse donnée. Ce qui signifie qu’à un niveau donné, plus on pédale vite, moins il faut appuyer fort, pour rester constant en Watts – c’est comme si on changeait de braquet à puissance et vitesse égale sur un vélo. Si on ralentit la fréquence de pédalage, la résistance augmente, mais jusqu’à un certain point seulement: en dessous de 70 tours/minutes, elle finit par rester fixe, et donc la puissance produite et la vitesse décroissent.
Pour faire le score max, c’est donc facile: fixer la résistance au max (niveau 20, soit 375 Watts), et pédaler pendant 3 minutes à plus de 70 tr/min. Ma PMA étant de l’ordre de 375 W, a priori pas de problème.
Je me cale donc à niveau 20 (soit 375 Watt) et pédale à 100 tr/min pendant 3 minutes, ce qui me donne une distance de 2,76 km, impossible à battre sur ce vélo – même pas mal à la fin!
Du coup meilleur score – et de loin! Même si la durée typique de mes sorties en vélo est plus proche de 3h que de 3 minutes, tous ces dimanche matin en Chevreuse ont payé! Mort de rire de voir les sangliers essayer de faire mieux. Ils ont vu qu’il fallait caler la résistance au max, mais ils n’ont pas compris que la cadence optimale à 375 W était plus dans les 100tr/min que dans les 70! Ils tiennent 1’30 ou 2′, en danseuse souvent, mais ensuite le coeur lâche, et la dernière minute est souvent pathétique!
Bilan: 1er sur 46 – ça démarre bien! Mais bon, je sais que j’ai mangé mon pain blanc…
2ème épreuve: les abdos. Couché au sol, pieds calés, jambes pliées, mains sous la nuque, remonter le buste à la verticale, puis descendre en touchant les omoplates au sol. Faire le plus de répétitions possibles en 1’30 ».
Je me lance, part sur un bon rythme… mais au bout du 70ème, plus rien dans le bide, impossible de se relever. J’arrive péniblement à 73. Voilà ce que c’est de jamais travailler ses abdos – car c’est vrai qu’entre la CAP, la natation et le vélo, on ne les sollicite guère…
Et c’est là que la supériorité des Sangliers et des tablettes de chocolat est manifeste: 91 mouvements pour le record!
Bilan: 5ème – pas trop mal quand même, je limite les dégâts. J’ai bien sûr battu toutes les crevettes, mais aussi toutes les gazelles, et même quelques sangliers à tablettes de chocolat!
3ème épreuve: la course à pied. Courir sur le tapis de course la plus longue distance en 20 minutes.
A priori, la seule épreuve de fond du décathlon, je me dis que c’est l’occasion de larguer les sangliers, même si bien sûr quelques gazelles risquent de me battre.
Premier à prendre le départ, une gazelle, habitué de la piste d’athlé de Nanterre. Départ à 17 km/h, ralentissant à 16,5 sur la fin de la course: total 5.6km en 20′. Je me dis que ça va être difficile de faire mieux. En principe je cours le 10 km en 38′, soit 15,8 km/h, ce qui devrait rendre les 5.6km atteignables, d’autant que 17km/h sur tapis doivent être équivalents à 16 sur sol, mais avec mes problèmes de tendinite et mon manque complet d’entrainement en CAP, ça va être très très chaud…
Vient maintenant le tour des sangliers.
Le premier passe. Complètement asphyxié et dans le rouge à la fin de l’exercice, les puls à 200 bpm, on manque de l’évacuer sur une civière.
Au tour du second. Il part à 20km/h avant de se faire balancer dans le décor par le tapis!
Il n’y aura pas de 3ème: l’organisation préfère éviter les morts et décide d’arrêter les frais. On annule la CAP et on la remplace par un quizz sportif – nettement moins dangereux d’un point de vue cardiaque et traumatologique! Mais pas bon pour moi… et encore moins pour les gazelles, un peu dégoutées, et qui viennent de perdre toute chance de faire quoique ce soit d’honorable dans ces épreuves.
3ème épreuve bis: le Quizz. Une série de 10 questions sur le sport.
Questions du genre qui a gagné 3 fois de suite Rolland Garros (Bjorn Borg)… et je cale sur la dernière: combien y a-t-il de joueurs dans une équipe de basket. Je mets 6 au lieu de 5. Bien fait pour ma gueule, ça m’apprendra à être méprisant pour les sports co!
Bilan: 8ème ex-æquo (7 ont trouvé les 10 bonnes réponses).
4ème épreuve la natation. Faire 75m (5 longueurs de bassin de 15m) le plus vite possible, départ dans l’eau.
Bon, je me dis que ça devrait aussi être bon pour moi!
Je pars à l’arrache, façon départ de triathlon, avec fight à la bouée, bras tendus, haut sur l’eau, mais je foire un peu mes virages, et il y en a beaucoup à faire dans un bassin de 15m – et faut dire aussi que ce n’est pas ce que l’on bosse le plus en tri! Temps: 49″.
Je regarde ensuite les Sangliers. Du grand n’importe quoi, avec l’eau qui gicle à 10m de haut mais les mecs qui n’avancent pas! Rien de mieux que 55″, avec une pointe à 1’40 » en brasse!
Et puis soudain, parmi les Crevettes, un Nageur, un vrai. Une nage impeccable, la coulée longue et fluide sous l’eau. Le corps en ligne, les mouvements de bras rares et efficaces. Même pas fatigué après l’effort. Temps: 47″. Une leçon.
Bilan: 2ème. Encore bien, mais maintenant il va falloir aller jouer sur le territoire des gros bras!
5ème épreuve: les développés-couchés. Allonger sur un banc, soulever une barre pesant la moitié du poids de son corps. Les bras doivent être tendus lors de l’extension, et la barre doit toucher la poitrine lors de la flexion. Pas plus de 3 secondes entre chaque mouvement.
Je me suis un peu entraîné le mois d’avant, mais juste de quoi comprendre que ce n’est vraiment pas une épreuve pour moi. En faire le minimum pour battre les crevettes et les gazelles, mais les sangliers sont inatteignables sur leur terrain de jeu par excellence. Objectif atteint avec 39 développés-couchés. Devant les crevettes et les gazelles, mais loin derrière tous les sangliers, et notamment très loin derrière le vainqueur: 113 reps! Respect.
Bilan: 17ème – va falloir rattraper ça!
6ème épreuve: le saut à la corde. Saut à la corde pieds joints, sans rebond intermédiaire. Tenir le plus longtemps possible sans interruption. 3 essais max.
Heureusement, j’ai pu m’entraîner un peu le mois d’avant, car au début, je ne tenais jamais plus de 30″ avant de me prendre les pieds dans la corde. Et j’ai pu remarquer qu’en faisant tourner la corde assez lentement, on ne se fatiguait pas, même si le risque de se désynchroniser devenait plus élevé. Tout ceci me permet de tenir 6’40 » le jour de l’épreuve. Un peu frustré, car j’arrête non pas à cause de la fatigue, mais par inattention, en me prenant la corde dans les pieds par 3 fois. Mais c’est la règle…
Arrive un boxeur. La corde tourne à toute vitesse, les pieds décollent à peine du sol, on a l’impression que le corps est immobile: il tient comme ça 36 minutes !!!
Bilan: 3ème – un peu volé, mais content de moi sur ce coup!
7ème épreuve: les tractions. Suspendu à une barre bras tendus, paumes tournées vers le visage. Remonter le menton au dessus de la barre. Redescendre bras tendus. Faire le plus de rep possible.
Je me dis que là encore je vais prendre cher face aux gros bras de la salle. L’objectif est donc de limiter les dégâts, en battant les Crevettes et les Gazelles, mais sans espérer taper les Sangliers. Cependant au cours du mois d’avant, je me suis pas mal entraîné, faisant mes 3 séries de 10 rép de plus en plus confortablement. Et puis peut-être que la natation après-tout m’a un peu développé les biceps (ce qui est probablement le signe d’une technique natatoire défaillante, mais c’est une autre histoire). Toujours est-il que je me surprends moi-même en faisant 23 reps, ce qui me permet de battre pas mal de sangliers, handicapés par leur poids excessif. Tout en restant à distance respectable du record de 28 reps, atteint par les 2 meilleurs d’entre eux. Des mecs qui s’entrainaient en faisant leurs tractions avec 10kg attachés à la taille…
Bilan: encore 3ème – inespéré, ça commence à sentir bon!
8ème épreuve: les fléchettes. Trois essais de 3 fléchettes. La règle de comptage des points est celle des Darts, avec une cible bizarroïde découpée en 21 secteurs (voir http://fr.wikipedia.org/wiki/Fl%C3%A9chettes).
Bon, là c’est vraiment du grand n’importe quoi, le pur hasard roi du monde, vu la tête de la cible et les règles étranges de comptage de points. A 2mm près, on peut marquer 60 ou 1 point. Je marque 57 points. Le record est de 150 points – je ne l’ai pas vu, et je ne sais même pas comment c’est possible avec 3 flèches!
Bilan: 14ème.
9ème épreuve: souplesse. Debout jambe tendues sur un tabouret, descendre les mains devant soi le plus bas possible.
Heureusement, nous avons droit à un joker, en faisant effectuer par notre partenaire une des 10 épreuves. Raide comme un passe-lacet, c’est avec grand plaisir que je laisse donc ma très flexible partenaire gagner cette épreuve avec 26cm sous le niveau des pieds!
Bilan: 1er, mais j’y suis pour rien!
10ème épreuve: la chaise. Rester dos collé au mur, cuisses horizontales, bras ni sur les cuisses ni sur les hanches, le plus longtemps possible.
Là aussi, l’expérience paye. J’avais essayé de faire l’exercice quelques jours avant, et j’avais déjà compris que pour tenir longtemps, il ne fallait pas plier les jambes à angle droit, mais plutôt à 45° (ou plus exactement 135°), tout en gardant les cuisses horizontales.
Ensuite, juste avant de passer, j’en vois qui se font caler les pieds, qui ont tendance à glisser. Je demande si je peux me mettre un vélo devant pour caler les pieds, et c’est accepté. Au final, avec les pieds calés et un angle de 135°, la position est assez confortable. Passé une phase désagréable de tremblement incontrôlé des quadriceps, les muscles se tétanisent, et je ne sens plus rien. Au bout de 40 minutes, on décide d’arrêter. Nous serons ainsi 3 à tenir 40 minutes – durée max de l’épreuve.
Bilan: 1er ex-aequo.
Bilan total des courses
On compte 46 points pour une place de 1er, 45 points pour 2ème etc…
Résultat final:
1er au classement général Homme!!!
2ème au classement par équipe homme-femme
Une coupe kitsch de plus à rapporter à la maison. Ma femme ne va pas être contente!
Et c’est ainsi que fût enfin prouvé que le triathlète est le plus grand de tous les athlètes, tous sports confondus…
Le classement final
Trophée kitsch
Cette année, j’ai participé pour la deuxième fois à la 77, classique cyclosportive de la région parisienne. 1040 inscrits au départ. Avec quelques collègues du club, je suis en fin de peloton, dans le 3ème sas – il y a 250 coureurs par sas, et les dossards prioritaires (une centaine de coureurs sélectionnés sur titre) devant tout le monde…
Après la trop longue attente, le départ, à fond – 48 km/h au compteur. Tous savent qu’il faut dès le départ remonter vers la tête, avec les meilleurs. Pas question d’échauffement, tout de suite se mettre dans le rouge, même si la matinée sera longue! Au 5ème kilomètre, les plus rapides sont passés en tête du groupe, et nous voyons 200m devant le peloton des dossards prioritaires qui s’est déjà détaché. Heureusement, je réussis à m’accrocher à un groupe de chasse qui roule furieusement, emmené par un célèbre triathlète belge bien connu des forums Internet – et au 10ème kilomètre on réussit à faire la jonction. Complètement carbonisé par l’effort, je reprends mon souffle, en queue du groupe, en me disant qu’il faudra remonter vers le tiers de tête de ce peloton avant le 50ème kilomètre, où se présente la première bosse, celle où l’an dernier je m’étais fait piéger: obligé de poser pied à terre dans l’embouteillage, puis cassure du peloton, puis impossible de reprendre le contact.
Vers le 35ème kilomètre j’essaye de remonter, mais impossible de progresser: soit ça roule à 50 et je n’ai pas les jambes pour doubler, soit ça roule à 40 et aussitôt le peloton s’élargit pour occuper toute la chaussée, se compacifie et devient impénétrable pour un novice comme moi, qui n’a pas l’habitude de frotter du coude et des hanches pour conquérir sa place. Et en plus la route rétrécit. A peu près 43km/h de moyenne sur la première heure – ça roule fort – et nerveusement: vigilance permanente obligatoire, doigts crispés sur les freins, pour pouvoir absorber sans dégâts les à-coups de la course, les rétrécissements des ponts, les voitures effarées qui arrivent en face…
Arrive la fameuse bosse du km49. Et là, même scénario que l’an dernier: devant la difficulté, le peloton se casse en deux, et je suis trop loin derrière pour espérer reprendre le contact avec la soixantaine d’échappés du premier groupe. Je n’essaierai pas de partir tout seul en chasse comme l’an dernier – sagesse de l’expérience, je n’ai désormais plus la présomption de penser pouvoir rattraper un peloton qui roule à plus de 40 sur du vallonné!
Je reste donc dans le peloton de chasse. Finalement, rouler à 40 dans ce peloton est assez confortable, grâce à l’aspiration. A vue de nez, un petit 200 Watt tranquille permet de se maintenir sans trop d’effort. Juste penser à s’hydrater – pas trop, 25 cl par heure, je n’ai que 2 bidons de 50cl – et maintenir la glycémie à coups de maltodextrine. Ce qui est le plus dur, en fait, c’est après un virage, ou un obstacle, ou un coup de bordure, quand le trou se crée, et qu’il faut tout donner pour reboucher: 500 Watts sur 20 ou 30 secondes. Ou alors, quand il y a une bosse, et qu’il faut cracher 350-400 Watts sur 3 ou 4 minutes pour rester au contact de la tête du peloton – serrer les dents et visser – des fois que des mauvais plaisantins veuillent profiter d’une cassure pour lancer une attaque en haut, quand 20m d’avance pris dans la bosse se transforment en 100m sur le plat. Dans ces moments, un coup d’œil au cadiofréquencemètre indique parfois des pointes jusqu’à 98% de FCmax. Complètement dans le rouge. Mouliner après pour éliminer l’acide lactique, viser entre 90 et 95 tours/minute sur le compteur de fréquence. Les deux ou trois premières fois ça va, mais quand on en arrive à la 10 ou 12ème, ça finit par user!
Toutes les 5 ou 6 kilomètres, on voit ou entend un des nôtres qui explose méchamment: fracas du carbone qui se rompt, bruit sourd des clavicules qui cassent, camarades tombés au champ d’honneur, fauchés au hasard des écarts, des aléas de la route et des défaillances mécaniques. Qu’une roue avant frotte la roue arrière de celui qui précède dans le peloton compact, et c’est la chute assurée. Tout à l’heure, il y en a un qui a commencé à guidonner après avoir percé de l’avant en pleine descente: à 65 km/h, le fracas de la chute, inévitable, est terrible.
Pourtant la peur est absente de nos esprits. Les endorphines ont commencé à produire leur effet. Les jambes sont revenues, un sentiment d’invincibilité nous envahit, l’impression d’être immortel – tant qu’on est vivant! La vigilance est extrême, l’acuité des sens exacerbée. Comme si les nerfs optiques étaient en connexion directe avec les muscles des mains posées sur les cocottes, prêt à presser les leviers de freins ou à éviter l’obstacle dans la nano-seconde qui suit la perception du danger. Le sentiment d’une lucidité extrême nous envahit, malgré l’épuisement que génèrent les a-coups répétés. Dans ces moments, on comprend beaucoup de choses inaccessibles à l’homme moderne, rationnel et urbain: l’assaut des Grecs sur la côte de Troie, la folie des cuirassiers de Napoléon attaquant sabre au clair face à la mitraille, l’héroïsme tragique des poilus sur le Chemin des Dames partant à l’assaut des tranchées ennemies… on se sent comme eux, parmi eux, esprit, tripes et muscles entièrement tendus vers l’accomplissement de l’objectif. Le cerveau moderne, le néocortex, siège du raisonnement et de l’abstraction, a depuis longtemps abdiqué, et c’est notre vieux cerveau reptilien, le seul à même d’assurer la survie dans les conditions extrêmes, qui a pris le contrôle, ignorant la peur et la douleur, décuplant force et réflexes, par un torrent d’adrénaline et d’endorphines. Le mythe freudien de la horde primitive fonctionne à plein, fratrie unie pour cannibaliser le Père, dominateur et échappé. Les neuro-sciences, mais aussi Darwin et Freud, tout pointe vers cette part bestiale, animale et primitive, tapie au fond de chacun d’entre nous, et qui se réveille et prend le contrôle lorsque les circonstances se durcissent.
Ce qui rend possible ces moyennes élevées que jamais je n’aurais pu réaliser seul, c’est bien sûr l’aspiration physique du groupe, mais c’est aussi (et surtout?) l’exaltation collective – l’excitation de la meute qui chasse. Un sentiment de plénitude profonde nous envahit, celui d’être enfin en accord fondamental avec soi-même, avec notre véritable nature humaine, notre authentique « état de nature ». Refuser cette vie que l’on veut nous infliger, celle du pseudo-homme moderne, passant ses journées assis devant son ordinateur dans une tour de la Défense – et redevenir homme parmi les hommes, espèce sélectionnée et façonnée par la nature pendant des centaines de milliers d’années pour trouver son salut et son accomplissement dans la chasse au mammouth et la résistance aux grands prédateurs, en meute, bravant le danger, la souffrance, le froid, la fatigue, jetant dans le combat ses ultimes ressources physiques… Depuis quelques millénaires, l’homme est sédentaire et cultivateur, depuis quelques dizaines d’années, il vit assis dans un bureau, va au supermarché pour assurer sa subsistance et compte sur la police pour assurer sa sécurité. Mais qu’est-ce que pèsent ces quelques siècles et années au regard des millions d’années qui ont vu l’homme évoluer, et qui nous ont façonnées en tant qu’espèce? Rien. L’homme a passé infiniment plus de temps à façonner des bifaces pour chasser le mammouth qu’à cultiver la terre, écrire, ou aller le week-end chez Auchan. Le malaise existentiel profond de l’homme moderne n’est-il pas justement dû à ce déni de notre état de nature, à ce mode de vie moderne qui est en si flagrante contradiction avec ce pour quoi la nature nous a patiemment fait évoluer pendant ces centaines de milliers d’années. Du point de vue de l’évolution des espèces, nous sommes mentalement et physiologiquement très proches des hommes des cavernes, et pourtant notre mode de vie moderne nous éloigne de tout ce pour quoi la nature nous a sélectionnés pour réussir. Jeter ce masque que l’on nous impose, craquer le vernis de la civilisation et retrouver la jubilation profonde de pouvoir enfin donner libre-cours à sa férocité primitive et humaine, si humaine. Ce retour périodique à notre état de nature est indispensable pour conserver notre santé mentale, puisque lui seul nous permet d’être en pleine harmonie avec notre nature profonde de prédateur. Alors certes, les compétitions cyclistes sont dangereuses: à toutes les courses, je vois plusieurs blessés, avec des fractures diverses, et l’on ne compte plus les morts sur les routes de France à l’entraînement – d’un point de vus statistique, le cyclisme est même infiniment plus dangereux que des sports pourtant réputés à risque, comme la Formule 1, par exemple, où le dernier décès observé doit être celui d’Ayrton Senna il y a une quinzaine d’années. Cependant, le cyclisme – ainsi que quelques autres sports dits extrêmes – est indispensable pour notre santé, en tant qu’exutoire de la part primitive de l’homme, évitant ainsi les débordements régressifs habituellement observés chez nos contemporains, mais qui ont le grave inconvénient d’affecter des tiers non volontaires: guerres, crimes en série, viols, affrontement entre bandes urbaines… Cette possibilité de se dépasser, d’aller à ses limites physiologiques et même au-delà – grâce aux flux hormonaux que génère un effort intense et prolongé – est le propre des vrais sports, par opposition aux simples jeux, ceux qui abreuvent les écrans cathodiques et les pages des journaux, footballeurs comédiens surpayés aux capacités aérobiques de crevettes, tennismen aux bras asymétriques et difformes… Elle explique sans excuser aussi le côté sombre du sport, la tentation de basculer du côté obscur, de conjurer les frustrantes limites biologiques de l’organisme par les ressources de la chimie, tentation qui par définition est la marque des grands, des vrais sports, ceux qui pour réussir exigent le dépassement total de soi, au-delà des limites humaines. Car celui qui a goûté à la chose, qui a su se dépasser, ne peut qu’embrasser le choix d’Achille: plutôt une vie courte et palpitante, que longue et sans relief!
Vers le km120, grosse chute du peloton juste devant moi, une vingtaine de coureurs gémissant au sol, dispersés dans tous les sens, sur toute la largeur de la route et au-delà. C’est à ce moment que je remercie les dieux pour avoir persévéré dans ma tactique de positionnement. Au lieu de rouler comme tout le monde au milieu du peloton à 10 cm de la roue de devant, je me suis toujours mis sur le côté, à 50 cm de la roue qui me précède (car s’il y a plus de 50cm, un gars vient forcément s’intercaler). Ça consomme quelques watts de plus, mais en cas d’explosion du peloton, on a une petite chance de pouvoir tomber non sur le bitume, au milieu des coureurs fracturés, des roues tordues et les fourches cassées, mais sur la terre molle et accueillante de notre bonne campagne beauceronne – qui me reçoit avec douceur. Bilan de la chute: l’extrémité du petit doigt légèrement éraflée – et surtout, le vélo est complètement intact! Pas de bobo, même pas une éraflure sur le dérailleur, mais le temps de se relever, de quitter le champ et de remonter sur le vélo, les survivants du peloton sont déjà loin – partis sans compassion excessive pour les victimes, car tous connaissent la dure loi du peloton: après la chute, la course continue – pas de pitié pour les blessés et les attardés. Au contraire des triathlons que je pratique habituellement, ici, pas d’encouragements mutuels, pas d’entraide, et quasiment pas de visages féminins: ce sont là des courses âpres et violentes, populaires, animées d’une rage mâle, sourde et primitive, placées sous le signe de la testostérone et du sang.
Nous finirons les 30 derniers kilomètres à trois, en fait que deux à se relayer mollement, un peu victimes de la chute, mais surtout de la baisse d’adrénaline consécutive à la solitude en rase campagne et à la disparition du risque de chute, passée l’excitation de la meute en chasse. 32km/h de moyenne tout au plus sur cette fin de parcours. C’est dans ces moments qu’il faut faire face à toute la détresse humaine, cette terrible Hilflosigkeit qui nous laisse seuls et désemparés, sans force, en rase campagne, luttant contre le vent. Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? Les images des Achéens, des Cuirassiers ou des poilus montant à l’assaut ont disparu, c’est plutôt le franchissement de la Berezina qui hante mon esprit, la lassitude d’Ulysse retournant vers Ithaque, le sentiment d’être abandonné par ses forces, harcelé par la nature, la douleur d’une tendinite qui revient se faire sentir, la question de savoir si à l’approche de la cinquantaine tout cela est vraiment raisonnable, l’envie d’en finir et de retrouver le foyer et sa famille au coin du feu, avec un bon chocolat… Les Grecs l’avaient bien compris. D’abord est le temps de l’Hybris, la volonté folle de vouloir échapper à sa condition, d’égaler les Dieux, puis vient, inévitablement, la Chute – la némésis divine – qui nous ramène à notre triste réalité humaine. Les courbes qui régissent le taux d’endorphine dans une course de vélo, le vol d’Icare, ou les marchés financiers, sont toutes identiques: une montée lente et progressive, s’emballant sur la fin, avant la chute, brutale et traumatisante. Hybris et némésis.
Enfin arrive le coup de cul final, dans le dernier kilomètre, dernière petite difficulté avant l’arrivée, et là, un énorme groupe nous double et nous dépose sur place, rincés que nous sommes par ces 30 kilomètres d’efforts et de désespérance quasi-solitaires. Encore une 60aine de places de perdues – mais bon, ça fait longtemps que l’objectif était surtout de rentrer.
Bilan: 3h51 – 243ème – 38,4 km/h de moyenne sur les 150km d’après le papier de l’organisation – meilleur temps que l’an dernier grâce au beau temps (nous avions eu pluie, froid et grêle l’an dernier – une vraie course pour guerrier au mental de Khmer), mais nettement moins bien placé à cause de la chute.
C’est en naviguant dans différentes dimensions que nous appréhendons le réel, et que nous construisons notre Weltanschauung.
L’homme peut se conscientiser en tant que siège de réactions biochimiques – le cycle de Krebs produit l’essentiel de l’énergie qui nous anime, tandis que les flux hormonaux régissent nos émotions. En vérité, l’homme n’est ultimement qu’atomes et molécules, et tout comportement humain, toute activité physique ou psychologique n’est au fond que le reflet des réactions chimiques élémentaires régissant l’interaction de ces particules.
Mais l’homme peut également se comprendre en tant que résultat actuel de l’évolution: chaque homme est le fruit de la sélection génétique accumulée de l’humanité, portant un bagage génétique amélioré de génération en génération, des premiers hominidés il y a plusieurs millions d’années, jusqu’à l’homo sapiens actuel – et même des êtres précédant les premiers hommes dans le grand arbre de l’évolution, depuis que l’ADN existe, de la première algue monocellulaire aux premiers mammifères. Nos comportements, nos envies, nos capacités et nos appétences sont aussi le résultat de cette longue évolution, de ce long débogage de notre code génétique.
Au-delà des aspects génétiques, ce qui fait la spécificité de notre espèce est la transmission d’un héritage culturel, d’une histoire, transmis de générations en générations, récits des épopées, des légendes et des contes qui façonnent immanquablement notre psyché, tandis que l’intuition Freudienne (la horde primitive, l’Hilflosigkeit..) éclaire notre habitus ethnique.
En notre conscience, ces différentes dimensions coexistent comme autant d’univers parallèles qui s’ignorent, décomposant notre vécu comme un prisme décompose la lumière, en différentes bandes de longueur d’onde parfaitement disjointes, figeant dans notre conscience une projection unidimensionnelle – et donc parcellaire – de notre vécu, de notre monde.
Cependant, en de rares moments, miraculeux, l’espace et le temps se courbent, la lumière se recompose, et ces univers se rejoignent en une conjonction parfaire, nous permettant alors d’accéder à une perception holistique et lucide de la condition humaine, dans sa grandeur et son infortune. Ce jour était un peut-être de ces moments.