Travaux d’été avec Einstein

Nous avons décidé de refaire nos murs avec du « Mur d’autrefois », un procédé qui présente la caractéristique d’être à la fois cher et long à poser. Les deux caractéristiques sont d’ailleurs liées, puisque le prix élevé provient du grand nombre de couches et de produits à juxtaposer.

La première couche est une « impression isolante à base de résine acrylique satinée chargée de silice ». La deuxième couche est la répétition de la première, car il faut passer deux couches d’impression.

La 3ème couche est un « revêtement d’intérieur applicable à la taloche sur 3mm d’épaisseur », que l’on colore à l’aide d’additifs comportant des oxydes naturels.

La 4ème couche  est de la cire colorée, qui permet de sublimer l’effet pigmentaire, et qui sent bon nos demeures « d’autrefois ». Le tout est vendu en petites boîtes proprettes avec inscriptions calligraphiées, pinceaux et taloches inclus, afin d’en permettre l’usage par les masses laborieuses des bricoleurs de banlieue – dont je me revendique fièrement – ouailles fidèles du Castorama dominical, attirées par le peu de préparation préliminaire que nécessite le procédé. Quand je dis « petite boîte », les boîtes sont en fait assez grosses, c’est plutôt la surface couverte qui est ridicule (et ça, c’est écrit en tout petit sur la boîte, on le voit après…).

Je dois avouer que l’aspect binaire et répétitif de la tâche à entreprendre (2 x 2 couches: impression + couleur) m’attirait beaucoup, d’autant que nous avions décidé de peindre deux chambres, d’où en fait une double quadruple couche à appliquer, et une harmonie quaterno-binaire sous-jacente profondément satisfaisante, où tout n’est que symétrie, équilibre, et puissances de 2  (4 = 2×2 = 2+2 = 2^2).

Nous avions choisi 3 couleurs : rouge (« Terre de Provence » en parlance Mur d’autrefois), blanc (« Ecru Champennois ») et ocre (« Terre de Vigne »), représentant respectivement le Feu, l’Air et la Terre.

Terre de Provence, Ecru Champennois, Terre de Vigne

 

Sentant bien la lacune béante de l’oeuvre en cours de conception, et le déséquilibre insupportable qu’aurait introduit un élément ternaire dans un système rigoureusement binaire, je décidais de m’attaquer préalablement à la réalisation d’une petite CD-thèque en bleu. L’Eau – élément qui m’est cher – reprenant sa juste place, la boucle était bouclée et l’harmonie quaterno-binaire était rétablie.

Cependant cette expérience multi-sensorielle eût été gravement déficiente sans un environnement musical à la hauteur de l’ampleur, et surtout de la structure de la tâche. En outre, l’impératif d’équilibre quaterno-binaire exigeait qu’un 4ème sens fut mobilisé: l’ouïe, après la vue, le toucher et l’odorat (il vaut mieux de toute façon ne pas trop goûter au Mur d’autrefois). Je profitais donc de l’isolement de la maison et de la puissance de l’ampli pour lancer Einstein on the Beach au maximum de ce que mes enceintes pouvaient accepter. L’opéra de Philip Glass était l’oeuvre idoine: un chef d’oeuvre fondateur du minimalisme répétitif, et une harmonie quaterno-binaire évidente: 2 x 2 CD bien tassés, 4 actes, et 4 bonnes heures de musique que je n’avais plus pu écouter dans leur intégralité depuis bien longtemps – il faut parfois savoir faire des compromis avec son entourage…

Plus précisément, je décidais de l’écouter quatre fois, deux fois le premier jour et deux fois le second, ce qui procédait d’une manière de méta-méta-répétition 2 jours x (2 x Einstein x (2×2 actes-CD)), ce qui n’étais pas pour déplaire à mon côté informaticien binaire, et qui en tout cas assurait la durée nécessaire à l’exécution de la performance. Tant au niveau macroscopique que structurel, j’assurais ainsi une isomorphie parfaite avec la tâche à accomplir.

La performance pouvait commencer.

Au niveau macroscopique, le plus difficile fut évidemment de synchroniser les 4 répétitions des 4 actes de l’opéra avec les couches et les éléments chromatiques correspondants, même si la brièveté relative du 2ème acte s’accommodait finalement assez bien avec l’aisance d’application de la 2ème couche d’impression, bien plus facile à appliquer que la première sur une paroi déjà imbibée.

A un niveau plus granulaire, le caractère répétitif de la musique présentait une isomorphie profondément symbolique et réjouissante avec la gestuelle à accomplir. Cependant, cadencer mes mouvements sur le tempo de l’oeuvre musicale s’avérait plus délicat, du fait de la grande diversité des tempos de l’opéra, d’autant que je prenais bien soin d’appliquer la Terre de Provence et l’Ecru Champennois (Feu et Air) en mouvements verticaux, et les autres éléments, soumis à la gravité terrestre, en mouvements horizontaux, selon un rituel ancestral parfaitement établi depuis les premières oeuvres pariétales. Et si les glissements de l’archet sur le violon d’Einstein s’accordaient bien au passage bidirectionnel de la taloche, certains passages, plus éprouvants, exigeaient l’usage des deux mains, orchestrant sur les murs de vastes mouvements contrapuntiques.

Les subtiles variations additives ou soustractives introduites par Glass quant à elles s’accordaient relativement bien avec la topologie des lieux, l’insistance marquée sur les registres hauts se mettant naturellement en bijection avec les parties hautes de la pièce, tandis que la mise en exergue des registres bas se transcrivait dans les parties basses et les coups de pinceaux et de taloche au ras des plinthes.

Heureusement, les Knee Plays, judicieusement intercalés par Philip Glass et Bob Wilson entre les actes, me permettaient de temps en temps de boire une petite bière, petit bonheur appréciable dans la canicule estivale. Je le faisais d’autant volontiers que ceci me semblait en profond accord avec l’esprit de l’oeuvre, puisque si Philip Glass et Bob Wilson avaient formellement exclu tout entracte de leur opéra, ils invitaient spectateurs et auditeurs à profiter des Knee Plays, et des changements de scène afférents, pour aller librement se restaurer et satisfaire leurs besoins naturels, choses nécessaires pour une oeuvre de cette ampleur. Cependant, les scansions one/two/three/four et one/two/three/four/five/six/seven/eight, si emblématiques des Knee Plays,  ne manquaient pas de me rappeler au devoir de la double quadruple couche, plutôt qu’à l’univers mathématique d’Einstein qu’elles étaient censées évoquer.

Et c’est ainsi qu’en transpirant sur mes murs, je prenais courage et inspiration en songeant que Philip Glass lui-même avait dû transpirer ainsi quand, après ses études de mathématiques, de philosophie et de musique, et avant de connaître le succès mondial grâce à Einstein, il exerçait le rude métier de plombier dans la moiteur estivale des condominiums new-yorkais.

Au total, l’Expérience Ultime en matière de minimalisme. Luxe, calme, répétition, symétrie, isomorphie et volupté. Et la satisfaction du devoir accompli – grâce au soutien indéfectible d’Einstein et de Glass.

Bogue

Le bug est l’essence même de l’Informatique.

Le bug est le lapsus linguae du langage des machines, en ce qu’il révèle l’humanité profonde et cachée de la chose programmée. De même que dans la cathédrale, où tout tend à nous élever vers Dieu, la gargouille est là pour rappeler la part profondément profane et humaine du tailleur de pierre, de même dans ces cathédrales modernes que sont les grands programmes informatiques, le bug est l’acte manqué mais profondément voulu qui porte la part d’humanité qui résiste en toute création, et lézarde la façade granitique de la rationalité triomphante.

Si le caractère proprement démoniaque du bug peut légitimement exaspérer l’utilisateur profane, le sage en acceptera avec joie le présage, signe de la prééminence des forces naturelles, et de la suprématie ultime du terrestre sur le céleste, de l’humain sur le divin. La Création de l’Homme ne peut que porter, en son programme (génétique), la marque de son géniteur : elle ne saurait donc se soustraire à son humaine origine, et nous devons nous en réjouir.

Et puis sans les bugs, si tout marchait sans difficulté, ça fait longtemps que nous autres informaticiens serions au chômage. Et puis si on ne savait pas expliquer aux clients pourquoi ça beugue, on serait carrément mal…

 

Horreur mathématique / dureté du vélo

Ce n’est que récemment, en constatant la moyenne affligeante de mes sorties cycliste dans les bosses de Chevreuse, que j’ai pleinement conscientisé l’implacable horreur mathématique.

Lorsque l’on grimpe une bosse à 20 km/h et qu’on la redescend à 40, on ne fait pas 30km/h de moyenne, mais 26,6.

Plus exactement, si on monte à la vitesse v1 et qu’on descend à la vitesse v2, la vitesse moyenne est donnée par 2*v1*v2/(v1 + v2), formule nettement moins favorable que la moyenne de v1 et v2, soit (v1 + v2) / 2. On démontre facilement que la vitesse moyenne est toujours inférieure à la moyenne des vitesses (j’ai une merveilleuse démonstration de cette proposition mais ce post est trop petit pour la contenir). Le temps perdu à la montée ne se rattrape jamais à la descente.

Supposons que l’on descende deux fois plus vite que l’on monte (v2 = 2v1), alors la vitesse moyenne est 4/3*v1 (= 1,33 la vitesse de montée), alors que le poète, ou l’esprit naïf, aurait attendu (v1+v2)/2 = 3/2*v1 = 1,5 fois la vitesse de montée.

Cycliste ô mon frère, redoute les bosses, car non seulement elles martyrisent tes jambes et font souffrir ton cœur, mais en plus elles plombent ta moyenne. Tu le savais mais c’est désormais démontré: les dures lois de la physique relatives à la force gravitationnelle se conjuguent à l’implacable horreur mathématique pour te renvoyer sans ménagement à la médiocrité de ta condition sportive.

Championnat d’Ile de France de triathlon

Heureux d’être en tête du Championnat d’Ile de France de triathlon (enfin, dans les plus de 40 ans, bien sûr…).

http://www.idftriathlon.com/htdocs/resultatDetail2.asp?IdFichierResultat=1876&fichier=IDFTRI2011VH.xls

Classement complet:

http://www.idftriathlon.com/htdocs/downloadfile.asp?file=IDFTRI2011VH.xls

 Bien sûr, il y en a de plus forts derrière au classement, mais quand même, cette domination n’en est que plus méritée, puisqu’elle est le résultat d’un patient cumul de points âprement glanés sur les courses de notre région, tandis que des concurrents plus talentueux ou mieux entraînés – et donc moins méritants puisque plus faciles dans leurs succès – ont préféré trahir leur région et aller exprimer leur talent sur des épreuves plus lointaines et prestigieuses. Opiniâtreté et consistance finissent toujours par payer!

La pyramide des sports

 

En bas, tout en bas de la Grande Pyramide, se trouvent les « sports » dits mécaniques: formule 1, rallyes, moto, quad, motonautisme, scooter des mers… Toutes ces activités qui revendiquent le beau nom de sport, mais ne sont en fait que prétexte au déchainement de la puissance motorisée. Ces soi-disant sports sont en fait l’antithèse même du sport: la puissance des moteurs et le savoir-faire dévoyé de nos ingénieurs se substituent à la faiblesse des corps et des esprits de ceux qui les pratiquent. Ils sont en bas, tout en bas, car non content de nier la valeur de l’effort et de l’esprit humain, leurs pratiquants souillent notre environnement, gaspillent nos ressources naturelles et nous cassent les oreilles. La taille de leurs engins, substituts phalliques trop évidents, n’est que proportionnelle à leur égo et à leur arrogance: démesurés. Aussi ces pseudo-sports n’ont-ils droit qu’à notre mépris, et c’est sans regret que nous constatons leur éradication progressive de notre pays.

Au dessus dans la grande pyramide, au dessus de la ligne qui délimite le côté obscur des sports mécaniques, viennent les Loisirs. Activités peu exigeantes mais sympathiques, pratiquées par tout un chacun, populaires (la pétanque, la marche…) ou plus élitistes (le golf, la voile, le ski…), et qui ont au moins le mérite de ne pas se prendre pour plus que ce qu’elles sont. Le pratiquant, s’il a gardé un minimum de sens commun, y renonce à toute notion de performance ou de dépassement, et cherche avant tout à s’aérer la tête et, surtout, à entretenir le lien social. Leur facilité d’accès les rend immensément populaire dans la pratique, si ce n’est dans les médias, puisque leur spectacle n’offre rien de vraiment exaltant. Bien sûr, quelques dérives élitistes apparaissent ici et là, mais enfin, personne n’a jamais pris sérieusement un golfeur ou un voileux pour un sportif de haut niveau malgré ce que la presse populaire voudrait nous faire accroire.

Au dessus des Loisirs viennent les Jeux: football, basket, rugby, tennis… Avec les Jeux, on peut commencer à réellement utiliser le mot de Sport, car la notion d’effort commence ici à apparaître – même si cela n’a bien sûr rien à voir avec un vrai sport d’un point de vue cardiovasculaire. Le plus souvent, le fait d’être à plusieurs sur une balle limite forcément la continuité de l’implication physique, et à la moindre défaillance, un remplaçant tout frais accourt. Un bon footballeur courre une 10aine de km par match, ce qui est évidemment ridicule. De par leur caractère ludique, les Jeux constituent naturellement la catégorie de sports la plus populaires en terme d’audience, puisqu’ils sont plaisants à regarder, même pour l’ignorant de la chose sportive. Cependant, c’est paradoxalement cette popularité même qui fait bien souvent leur perte, car qui dit popularité dit argent, et l’argent corrompt le sport. Le football en est l’illustration la plus caricaturale, avec une instance mondiale (la FIFA) complètement discréditée et ouvertement corrompue, une instance nationale (la FFF) sans gouvernance ni contrôle, des supporters racistes et violents, et des athlètes multimillionnaires qui se comportent en enfants gâtés, plus attirés par l’argent facile que par le goût de l’effort. Quelle pitoyable modèle on donne à la jeunesse, en payant par millions ces sous-athlètes? Ils s’entraînent moitié moins qu’un nageur départemental, et n’arriveraient pas à la cheville d’un honnête coureur régional d’un point de vue physiologique. Et tout ça parce qu’ils sont simplement dotés d’une bonne grosse dose de roublardise et pas trop maladroit du bout de leurs pieds… Heureusement, la baisse continue du nombre de licenciés nous laisse espérer qu’enfin les français ont pris la mesure de l’impasse humaine et sportive que constitue le football, et se tourne vers des pratiques plus nobles.

Au dessus de la vaste cohorte des Jeux se trouvent les vrais, les Grands Sports: vélo, ski-alpinisme, natation, course à pied, trail, aviron… Les Grands Sports se distinguent des Jeux en ce que l’effort est l’essence même de leur pratique, et non l’amusement, le divertissement, ou la volonté de dominer l’autre. L’amateur de Grand Sport aime l’effort, et la souffrance qui lui est nécessairement associée, et tire plaisir de cette souffrance – phénomène qui ne nécessite d’ailleurs pas d’aller explorer les méandres d’un inconscient masochiste, puisqu’il est aujourd’hui parfaitement expliqué par des mécanismes hormonaux élémentaires. Le Grand Sportif est dur à la tâche, et recherche son propre dépassement avant celui des autres. A un certain niveau, la pratique des Grands Sports exige un entraînement constant et acharné. La pratique d’un Grand Sport à haut niveau exige un mental d’acier, un caractère trempé, le renoncement à toute facilité, voire parfois même à la sociabilité, un style et une hygiène de vie qui condamnent tout écart. Les exploits des Grands Sportifs restent à jamais gravés dans nos mémoires, car quand ils ont réussi, c’est qu’ils ont touché les limites de l’Humain.

Cependant, si l’exigence des Grands Sports est sans pareil pour forger une force mentale et physique inoxydable, force est de reconnaître que leur substance est probablement trop mono-dimensionnelle pour prétendre atteindre à l’Idéal. La répétition insensée d’un effort identique, toujours répété, l’extrême dureté de l’entraînement et des épreuves, et les enjeux financiers parfois importants augmentent la tentation du recours aux pratiques médicales proscrites, obligeant ceux qui ont succombé à trouver leur rédemption dans la souffrance et l’abnégation. Ainsi, le signe paradoxal de reconnaissance des vrais, des grands sports, est-il la prévalence du dopage, en ce qu’il révèle que leur niveau d’exigence est tel que la réussite impose le dépassement des limites de l’Humain. En outre, la spécificité bio-mécanique des Grands Sports fait de leurs pratiquants les plus assidus de parfaits athlètes univalents, excellant dans leur discipline, mais inadaptées en dehors, et donc peu aptes à servir de modèle pour l’édification de la jeunesse. Qui rêve d’avoir la carrure d’un Gebresellasie? Ou les bras d’un Schleck ou d’un Contador? Quel serait le ridicule d’un Alain Bernard en course à pied? Ne pouvant prétendre à l’Idéal, les Vrais Sports ne sauraient occuper le sommet de notre pyramide.

Ils y sont donc surmontés par le Triathlon, synthèse idéale, trinité dont la perfection tend vers le divin, et dont les trois disciplines consubstantielles épousent parfaitement les trois cotés du triangle sacré formant le sommet de la Grande Pyramide. Car si à l’image des Vrais Sports, le Triathlon forge de par son exigence un mental d’acier pour ses pratiquants les plus aguerris, il est également le seul sport qui réussit à réconcilier et synthétiser les exigences et idiosyncrasies antagonistes des trois Vrais Sports majeurs, nous faisant tendre vers le modèle de l’Athlète Idéal, celui de l’Honnête homme, idéal de modération et d’équilibre dans l’usage de toutes ses facultés, aux proportions harmonieuses et exemptes d’excès. Ultime satisfaction, l’exigence extrême de ce sport garantit sa relative confidentialité, ce qui le sauve, en éloignant irrémédiablement le spectre de l’argent facile, et en garantissant une pratique noble et désintéressée, pour le pur goût de l’effort, et dans le mépris des valeurs matérielles inhérentes à ce siècle.

Odyssea

Fait les 10km Odyssea Paris l’autre jour (http://www.odyssea-paris.com). A la demande de ma boîte, et pour la bonne cause – l’inscription est reversée à la recherche contre le cancer du sein. Présence du Ministre, sportifs de renom, stars de la télé, méga-animation, motos avec caméra pour nous filmer, et tout le monde en rose…18 500 au départ selon les organisateurs, mais « seulement » 5 598 classés au scratch!

Déception: les collègues m’avaient promis plein de belles filles sur cette course, très féminisée, mais après 100m de course on n’était plus qu’avec une fille. On a courru ensemble 4-5km, puis elle nous a lâché comme des m… – aucune galanterie.

Content de ma course (dans les 30 premiers) mais déçu par le niveau de ce genre d’épreuve médiatisée. Sur n’importe quel course de banlieue paumée, il y aura 300 guerriers qui auraient pris à peu près les 300 premières places sur Odyssea. Finalement, c’est comme en foot: plus il y a de gens qui pratiquent et plus c’est médiatisé, plus le niveau sportif est décevant… Mais enfin, tout ça c’était surtout pour la bonne cause!

Schalke 04

Longtemps, en écoutant la radio le matin, je me suis demandé ce que signifiait Schalke 04. C’est pas un nom de club de foot, Schalke 04…

Heureux je suis de ne pas avoir cherché à Googler la réponse. Car enfin cette nuit, par un rêve étrange et pénétrant, j’ai eu la réponse, lumineuse et limpide.

Schalke 04 s’appelle ainsi, car sur le terrain sur lequel les joueurs s’entraînent, nichée parmi les herbes folles, prospère une espèce unique de coccinelle, portant 0 tâche sur une aile, et 4 sur l’autre.

L’Homme Le Plus Important de France

Tout commença avec le chantier du Pont de Bezons.

Lorsqu’après une dizaine d’années de tergiversations et d’études diverses fut prise la décision de prolonger la ligne du tramway T2 de La Défense jusqu’à Bezons, peu nombreux furent ceux qui en imaginaient les conséquences.

Le chantier fut lancé. Pelleteuses et camions entamèrent leur ballet, livrant le quartier pour 3 longues années au chaos et à la poussière.

Franchir la Seine sur le pont de Bezons, c’est comme franchir le Styx. On entre dans un autre univers, de l’autre côté du miroir, dans un autre monde. Loin des fastes du 92, on entre dans le 9-5. A la sortie du pont, plusieurs alternatives s’offrent à l’automobiliste: il peut continuer tout droit vers Bezons-centre, obliquer sur la gauche vers Houilles, ou prendre complètement à droite pour longer le quai Voltaire vers Argenteuil.

Au milieu des travaux, au tout début de l’année 2010, il fut nécessaire de fermer à la circulation la bretelle de sortie de droite, celle qui donnait sur le quai Voltaire, et de mettre en place une déviation, faisant faire aux automobilistes un détour d’une centaine de mètres pour rejoindre le quai Voltaire.

Cette déviation contournait le McDonalds de Bezons, puis obliquait sur la droite, vers la petite rue Jean Moulin, où un feu réglait le carrefour, à l’aplomb de la toiture verte du Léon de Bruxelles. C’est ce feu qui allait jouer un rôle décisif dans l’histoire économique de la France contemporaine.

En place depuis de nombreuses décennies, il n’avait jamais été conçu pour supporter l’afflux de véhicule qui soudain fut canalisé vers la rue Jean Moulin. Le feu était programmé pour passer au vert une trentaine de seconde, puis revenait longuement au rouge, afin de laisser le champ à d’hypothétiques et rarissimes visiteurs qui auraient pu arriver en sens inverse de la rue Jean Moulin.

L’automobiliste français est certes souvent râleur, mais plutôt respectueux des feux. Aussi, bien que le carrefour fût généralement désert, les automobilistes patientaient de longues minutes devant le feu rouge, et, de longs bouchons ne tardèrent pas à se former régulièrement. Très rapidement, la bretelle de déviation satura. Cette saturation se propagea évidemment sur le pont de Bezons, puisque sa largeur réduite par les travaux ne permettait guère d’absorber la file d’automobilistes attendant pour emprunter la déviation régulée par le feu de la rue Jean Moulin. En un éclair, la traversée du Pont de Bezons devint un cauchemar: automobilistes piégés, voitures et camions englués sur la voie étroite, chaotique et poussiéreuse.

Comme on le sait, la circulation automobile dans les grandes métropoles est un système auto-régulé, évoluant en permanence à la limite de la saturation, parfois en deçà, parfois au delà. Quels que soient les efforts consentis pour améliorer les infrastructures routières ou les transports en commun, cet état est invariable, puisque, par construction, à peine le système devient-il un peu plus fluide, suite à la construction d’une voie rapide ou d’un tunnel, qu’aussitôt il attire de nouveaux automobilistes, qui viennent derechef le remettre en limite de saturation. Et inversement, en cas de saturation exagérée et prolongée, un ou deux pour cent des automobilistes renoncent à leur véhicule pour prendre leur vélo ou un train, rétablissant le système dans sa bande de fluidité structurelle, un jour tout juste bloqué, un jour tout juste fluide.

Aussi est-ce sans surprise que le bouchon formé sur le pont se propagea rapidement aux deux principales voie d’accès au Pont de Bezons: les sorties « Bezons » et « Colombes » de l’A86 – sans même parler de la vaste avenue filant vers Colombes et la place de Belgique, déjà largement paralysée à cause des travaux du tramway.

C’est à ce moment que les ennuis sérieux commencèrent.

Car le blocage de deux sorties consécutives de l’A86 ne pouvait rester sans effet sur l’A86 elle-même – or comme tout Grand Parisien le sait, l’A86 est le l’artère principale de la circulation francilienne. Le blocage de l’A86 au niveau de Bezons coagula irrémédiablement tout le secteur Ouest – Nord-Ouest de l’A86, menaçant des axes aussi stratégiques que l’A14, l’A15, et surtout le grand tunnel de Nanterre, un ouvrage de 4 km qui plonge de l’A86 vers la Défense, et se prolonge ensuite selon l’axe royal, vers le Pont de Neuilly et la Porte Maillot.

Et c’est ainsi que les axes majeurs de l’Ouest parisien furent paralysés tous les matins. Car la perturbation était cette-fois-ci trop importante: ce n’était pas un ou deux pour cent des automobilistes qui auraient dû renoncer à la voiture pour rendre le trafic fluide, mais cinq ou six pour cent, c’est à dire qu’il aurait fallu attaquer le noyau dur des 95% d’automobilistes irréductibles, ceux qui quelles que soient les conditions de circulation, les péages, les taxes sur l’essence et les bouchons ne renonceront jamais à leur voiture, ceux qui préféreront mourir au volant plutôt que de prendre un RER ou de pédaler. C’est à cette époque que je décidais de faire quarante kilomètres de vélo chaque jour pour me rendre au travail, afin d’y gagner temps, santé et argent (et sauver la planète), mais la mine effarée de ceux auxquels je faisais part de cette décision, et les remarques incrédules et narquoises qui suivaient me montraient bien que cette solution n’était pas généralisable: seule la fin de la civilisation automobile telle que nous la connaissons depuis 50 ans aurait permis de résorber le bouchon de Bezons – et elle ne viendra pas avant la fin (proche) des réserves pétrolifères.

Et tous les matins, quelques centaines d’automobilistes, exaspérés par des heures d’attentes, patientaient bravement devant le feu de la rue Jean Moulin, attendant sagement que leur tour vienne pour traverser le carrefour désert. Et tous les matins, la moitié Ouest de Paris était paralysée.

La triste réalité est que le chantier pris du retard, et que la bretelle resta fermée de longs mois.

Peu réalisent l’impact de cette paralysie. Peu réalisent qu’aujourd’hui Paris intra-muros n’est plus qu’un vaste musée, une coquille vide abritant restaurants, hôtels pour touristes et Ministères prestigieux… mais que l’essentiel de l’économie francilienne, et partant de la France, a son poumon et son coeur dans cette banlieue. Puteaux, Nanterre, Courbevoie, Suresnes, Issy, Boulogne… toutes les grandes entreprises ont depuis longtemps quitté Paris pour installer leur siège, leurs centres de décision stratégique, leur informatique… à l’Ouest de Paris.

Et les officiers de la guerre économique arrivaient de plus en plus tard sur le champ de bataille, retenus par les embouteillages. Et ils partaient de plus en plus tôt, soucieux de revenir à la maison pour un repas en famille avant le début du film. Pire, non seulement les heures de travail diminuaient, mais surtout la qualité du travail n’était plus la même, car comment se concentrer sur son travail lorsque l’on sait que l’on va passer 2h bloqué dans les bouchons?

Toutes les grandes banques françaises, les géants de l’industrie, de l’assurance et de la finance virent donc leur productivité et leur réactivité décroître, car leurs dirigeants et leurs cadres les plus brillants, ceux que l’idée d’emprunter la ligne 1 ou le RER A aux heures de pointe laissaient pantois de dégoût, n’avaient plus qu’une obsession en tête: comment éviter les bouchons?

Pire, Paris perdait son dernier et unique avantage sur Londres, la capitale financière du continent, qui était de commencer à travailler une heure plus tôt, à l’écoute des marchés asiatiques déjà réveillés depuis longtemps, en attendant le réveil de New York.

Les Ministres et le Président, réunis en conclave, décidaient de plans ambitieux, pour relancer l’économie: prime à la casse, Grand Emprunt… Ils essayaient même d’entraîner les autres états européens dans cette folie dépensière, mais rien n’y faisait, l’économie ne repartait pas, la croissance piquait du nez, la productivité s’effondrait… car le Grand Embouteillage du Pont de Bezons faisait son oeuvre, sapant l’économie française, démoralisant ses cadres et paralysant ses artères.

Et vint la journée du 14 avril 2010.

Ce jour, Ahmed M., cantonnier employé par la Mairie de Bezons, s’avisa que le feu de la rue J. Moulin était sans doute mal réglé. Il ouvrit la trappe donnant accès au contrôleur du feu, et modifia le plan de feu pour prolonger de 40 secondes la durée du feu vert pour les automobilistes arrivant du Pont de Bezons.

Dans l’heure qui suivit, le bouchon du Pont de Bezons fut résorbé, l’A86 fut débloquée, et progressivement, tout l’Ouest parisien se remit à rouler.

Quelques semaines plus tard, les premiers effets se faisaient déjà sentir dans les statistiques économiques nationales: les prémices de la reprise étaient là! Le deuxième trimestre 2010 fit preuve d’une vigueur inespérée: la consommation repartait, le moral des chefs d’entreprise était en hausse…

Las, le 5 août 2010, le cantonnier de Bezons déplaça la barrière de chantier du pont de Bezons d’environ 1m pour faire passer sa brouette. Ce simple déplacement força le passage sur une file unique des véhicules en sortie du Pont, car si deux voitures passaient tout juste en largeur, une voiture et un camion ne passaient plus.

C’est ce jour que le Grand Embouteillage du Pont de Bezons réapparu.

Depuis, économistes, hommes politiques et chefs d’entreprises s’interrogent sur cette rechute inattendue de l’économie, se perdent en conjectures sur la forme de la reprise (en V, en W, en L….), et sur les facteurs créant cette volatilité. Certains fustigent les déficits budgétaires, d’autres la baisse de l’euro, l’inconséquence des Grecs, les subprimes, la puissance des hedge funds ou l’arrogance des agences de notation…  mais peu connaissent la vraie explication du fonctionnement de l’économie française: les décisions de l’Homme Le Plus Important de France, le cantonnier de Bezons.